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le Blog'notes de Charlot du 13

 

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La cabane

 

Mon père était voyageur de commerce. «  Commis voyageur » aimait-il à dire. C’est dire s’il n’était pas souvent à la maison. Il partait, loin sans doute, pour de longues périodes. Des mois souvent. Mais quand il revenait ! Oh, quand il revenait ! Des cadeaux pour nous, ses trois enfants, plein sa valise. Et la joie qu’on avait tous. Et la joie dans ses yeux quand on s’émerveillait de nos nouveaux jouets !

Il consacrait à chacun de nous une semaine entière de ses vacances. Il passait une semaine auprintemps avec mon frère aîné. Pour la Pâque, disait-il. Ma sœur avait quelques jours aux environs de Noël qu’il appelait «  la fête des lumières ». Mon tour à moi se situait fin septembre - début octobre. A partir de mes treize ans, nous partîmes dans la forêt. Camper. Camper mais pas dans une tente. On fabriquait sur place une cabane.

On partait assez tôt dans la journée, la voiture chargée de planches, de poutres, d’une table et de chaises pliantes, de victuailles et de vêtements chauds. On partait assez tôt parce qu’il nous fallait trouver un bel endroit pour camper. Une clairière assez dégagée pour que notre cabane ne soit pas sous le feuillage des arbres. Je ne savais pas pourquoi mais mon père tenait absolument à ce que notre cabane soit à découvert. « Je ne veux rien entre la voûte céleste et nous ». Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris...

Lorsqu’on avait trouvé l’endroit, il fallait alors construire la cabane. On délimitait un rectangle, de la largeur des lattes que nous avions apportées. Un rectangle assez grand pour qu’on puisse y coucher à deux et pour contenir la table et trois chaises pliantes. Pourquoi trois chaises, alors que nous n’étions que deux ? Cela, je l’ai compris dès le premier soir... Le rectangle délimité, nous plantions quatre poutres, quatre gros tasseaux de bois, assez costauds pour tenir lieu d’ossature. Puis nous clouions les lattes pour faire des murs.

Pour le toit, c’était très spécial. Il ne fallait pas de métal, juste des végétaux et frais en plus. Alors, suivant les années, nous prenions des jeunes branches d’arbres. Des conifères, parce que leur feuillages ne séchaient pas. Ou des branches de maïs trouvés dans le champ d’à côté qui venait d’être moissonné. Et en plus, il fallait que le feuillage soit attaché de façon naturelle, sans métal. On attachait cette verdure avec un gros rouleau de ficelle. Il ne fallait pas voir le ciel à travers. Pourquoi choisir un endroit à ciel ouvert si c’est pour boucher le toit ? Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris...

Mon père se débrouillait toujours pour trouver un endroit près d’un cours d’eau. Et oui, il nous fallait nous laver. On passait à tour de rôle dans la cabane le matin pour se mettre en maillot de bain. Et puis on se baignait dans cette eau glacée. C’était dur mais comme c’était bon de se frotter avec une serviette bien sèche. Je frottais tellement que ma peau rougissait de plaisir. Je me sentais tout revigoré, tout ragaillardi. Et la journée, on se promenait, on préparait à manger, et on pêchait. Ah oui, on pêchait ! Mon père adorait pêcher et ma foi, il m’a donné le virus de la pêche. Il avait la chasse en horreur, mais la pêche, disait-il, c’est une leçon de patience et de méditation. Il m’a appris à faire le vide dans mon esprit, seuls mon bras et ma main étaient conscients du fait que je pêchais.

Et le soir, après avoir réchauffé les deux premiers soirs les repas que ma mère nous avait préparés à l’avance, nous cuisinions le poisson que nous avions pêché (oh les bonnes truites) et des conserves. Et après, nous mettions en place la troisième chaise à notre table, et nous recevions notre invité du soir. Notre « ouchpiz » disait mon père. Comme nous restions très exactement huit jours dans notre cabane, nous avons eu droit à huit invités à chaque fois. Toujours les mêmes. Et dans le même ordre. Le premier soir, c’était Abraham « Avraham Avinou ». Mon père me racontait sa vie, ses exploits. Les premières années, c’étaient simplement comme des contes merveilleux, mais plus j’avançais en âge, plus la discussion était intéressante et approfondie. A la fin, nous avions de véritables discussions philosophiques.

Le deuxième soir, c’était Isaac « Yits’hak Avinou », puis le troisième soir Jacob « Yaakov Avinou ». Venaient ensuite dans l’ordre immuable, Moïse « Moché Rabbénou », son frère Aaron « Aharon HaCohen » et enfin Joseph « Yossef HaTsadik », le roi David et le roi Salomon. Chaque ouchpiz avait quelque chose à nous apprendre. La foi, la confiance en la vie, le respect, toutes les qualités d’un être humain étaient présentées et discutées âprement.

On avait un jeu qu’avait inventé mon père (du moins je le croyais jusque il n’y a pas très longtemps) qu’il appelait « pilpoul ». Je trouvais ce nom très rigolo. « pilpoul ». Cela consistait à décortiquer chaque action de notre invité, chaque phrase, chaque mot prononcé et à approfondir au maximum, à couper les cheveux en quatre. Et quand on avait un sujet de discussion où il pouvait y avoir deux points de vue discutables et défendables, on jouait à un autre jeu. Chacun son tour, on devait défendre un point de vue différent.

Ces soirées ont non seulement marqué toute ma jeunesse, toute mon adolescence, mais elles ont marqué ma vie entière. Je peux dire que ma philosophie a comme base ces discussions, ces « pilpoulim ». La dernière année, je lui demandais « Pourquoi ne recevons-nous que des hommes ? Pourquoi pas des femmes ? » Il rigola : « Une ouchpiza ? (il prononça ouchpitza) et à quoi ? royale ou aux quatre fromages ? » Devant mon air renfrogné (je n’ai jamais compris l’humour quand c’est de moi qu’on se moque...) il ajouta : « Non, sans rire, ce n’est pas moi qui ai fixé la liste de nos invités. C’est une vieille tradition... » Et il m’expliqua la fête des cabanes, Souccot, etc...

C’était donc une fête religieuse. Et pourtant, pourtant, pendant toutes ces années, pendant toutes ces heures et ces heures d’étude, je ne me souvenais pas avoir entendu une seule fois le mot « dieu »... Et pourtant, pourtant, « Il » avait toujours été présent avec nous. Dans la cabane. Et pourtant, pourtant, quelles belles leçons sur la vie, le respect, l’humanité, l’humanisme...

 


 

 


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